MO(T)SAIQUES 2

"Et vers midi
Des gens se réjouiront d'être réunis là
Qui ne se seront jamais connus et qui ne savent
Les uns des autres que ceci : qu'il faudra s'habiller
Comme pour une fête et aller dans la nuit ..."

Milosz

lundi 16 juillet 2012

P. 164. Le 16 juillet 1942 : premier jour de la Rafle du Vel d'Hiv...

.

A g. : échange de bons procédés... A dr. : seule photo connue de la Rafle, ces autobus alignés le long du Vél d'Hiv (Mont. JEA/DR).

Les 16 et 17 juillet 1942, 9.000 français des "forces de l'ordre" ont préparé puis procèdent aux arrestations à Paris de :
- 3118 hommes,
- 5919 femmes
- et 4115 enfants.
Au total : 13.152 juifs.

27.388 fiches individuelles ont notamment permis cette mise en application de "la solution finale". Une opération de police qui porta le nom de : "Vent printanier" !!!

Cinq témoignages


Robert Bober
(1)

- "C'est par le commissariat de police de la rue Bobillot, à qui mon père faisait des chaussures sur mesure, que nous avons appris, un après-midi, qu'une grange rafle aurait lieu le lendemain matin.
Rendus prudents par les premières persécutions dont furent victimes les Juifs, mes parents n'avaient pas jugé utile de déclarer à la préfecture une petite pièce qu'ils venaient d'acquérir et qui servait essentiellement à entreposer le cuir. C'est dans cette pièce que nous nous étions cachés.
Mon père avait couru avant le couvre-feu prévenir les Beck, mais soit qu'ils n'y croyaient pas réellement, soit qu'ils ne savaient pas où aller, ils restèrent chez eux. Des voisins, plus tard, ont raconté qu'ils avaient vu des policiers emmener toute la famille Beck. On les emmenait au Vel d'Hiv. C'était le jeudi 16 juillet 1942 au matin.
Pour Henri Beck, il n'y a plus eu de rentrée des classes."

Hanna Kamieniecki
(2)

- "Pour la première fois à Paris, des femmes, des enfants et des vieillards ont été arrêtés. Ma mère et moi y avons échappé. J'avais été prévenue par une camarade de classe dont le père était policier qu'il ne fallait pas dormir à la maison cette nuit-là, et des amis non juifs nous ont cachées (...).
Quelques jours après la rafle, j'ai fait le tour de la famille et des amis. Chaque fois leurs concierges répondaient à mes questions par : "On est venu les chercher... elles ont été emmenées..."

Raymond Kojitsky
(3)

- "J'avais seize ans. Dans la maroquinerie de M. Weinstock, nous étions tous Yids, sauf bien sûr les administrateurs, Marguerite et son mari (...).
Je travaillais dans le fond de l'atelier. Deux flics français en civil sont entrés. Ils se sont avancés de quelques pas. Ils n'avaient pas besoin de parler. On savait ce qu'ils voulaient mais ce qu'on ignorait, c'était "qui" ils voulaient.
Ils se sont approchés de M. Weinstock. J'étais sidéré. J'avais vu des tas et des tas d'arrestations et je ne m'y habituais pas. Les deux flics étaient assez jeunes, de taille normale, mais ils paraissaient minuscules à côté de M. Weinstock qui avait l'air d'une montagne (...). L'un des deux flics s'est tourné vers lui. Il était obligé de lever la tête pour lui parler.
- Le dénommé Weinstock, c'est vous ?
- Oui, oui, c'est moi ! a répondu mon patron.
- On vous emmène.
(...)
Il y a un silence de mort. Personne ne bouge. Tout à coup, M. Weinstock se met à pleurer. Il pleure comme un enfant, sans un mot, les sanglots le secouent et le font gémir. Je suis là, un outil à la main, et ça donne envie de pleurer à moi aussi."


Extrait de la couverture du catalogue de l'exposition : "C'étaient des enfants". 26 juin au 27 octobre 2012. Salon d'accueil de l'Hôtel de Ville de Paris  (DR).

Annie Kriegel (4)

- "15 juillet. Ce jour-là, j'affrontais à la Sorbonne l'oral de mon baccalauréat, première partie (...).
Je n'avais pas encore terminé les épreuves que je vis inopinément arriver ma mère. Elle me fait signe de la rejoindre dans un angle (...).
Elle m'exposa d'une voix nette, dépourvue de toute théâtralité - un frémissement secret disait seul l'angoisse et la tendresse -, la rumeur qui courait dans notre quartier, le quartier des Enfants Rouges et le Carreau du Temple : on disait que se préparait pour la nuit suivante une grande rafle. Il ne fallait donc pas que je rentre à la maison ; je devais aller chez mon amie Jacqueline et lui demander de m'abriter pour la nuit (...).
Quand j'exposai à Hélène, qui faisait fonction de chef de famille, la requête de ma mère, celle-ci (...) réfléchit puis, sans aucune aménité, avec cette pleine confiance qu'il y avait entre nous, m'objecta qu'elle ne pouvait y consentir (...). Quand elle me suggéra d'aller demander conseil à ma tante qui habitait non loin de là, je trouvai l'idée excellente.
Tante Mimi me reçut très gentiment (...) et me dit que la rumeur l'avait atteinte. On lui avait en outre signalé que des personnes, dont elle ne connaissait pas le nom mais qui habitaient rue de Sévigné, étaient disposées à accueillir des juifs à la recherche d'un abri provisoire. Elle m'invitait à y aller voir (...).
De l'hôtesse qui le reçut, je n'ai gardé aucun autre souvenir que celui d'une voix attentive et chaleureuse. Oui, je n'avais qu'à entrer, et d'un doigt elle me montra au bout du corridor étroit une petite pièce. Celle-ci était déjà pleine de monde et il y régnait un silence morne comme, en ce temps-là, dans un salon d'attente de dentiste (...).
Je m'éveillai très tôt le lendemain matin. Avec précaution, j'enjambai quelques corps enlacés, et j'allai jeter un coup d'oeil par la fenêtre. Tout était calme. Bah, pensai-je, ça devait être encore un faux bruit. Je résolus donc de retourner chez moi. J'avais déjà épuisé les charmes de l'escapade (...).
A peine cependant avais-je tourné l'angle de la rue de Turenne que m'apparut un spectacle effarant. Dans l'encadrement d'une de ces portes d'immeuble qui, basses et étroites, donnaient sur ce sombres corridors et des escaliers (...), je vis un agent de police en uniforme qui, à chaque bout de ses deux bras, portait une valise et pleurait (...).
Il s'avançait dans la rue, suivi d'une petite troupe indistincte, enfants et vieilles gens mêlés et portant ces ballots de toile noire dans laquelle tailleurs ou casquetiers livraient aux façonniers leur ouvrage. Je regardai avec plus d'attention : et en effet je vis de plusieurs autres immeubles sortir des groupes semblables.
C'était bien la rafle. Je poursuivis néanmoins mon chemin quand, au carrefour de la rue de Turenne et de la rue de Bretagne, j'entendis s'élever jusqu'aux cieux des hurlements. (...) comme on entendait naguère dans les salles d'accouchement. Toute la douleur humaine que procurent la vie et la mort. Un garage servait là de point de rassemblement local et on y séparait hommes et femmes."

Frida Wattenberg (5)

- "Le 15 juillet, j'ai passé l'oral de la première partie du bac. Je rentre heureuse à la maison, mais ma mère me dit "on parle de rafle pour demain" (...).
Le 16 juillet 1942 au matin, les policiers ont frappé à la porte. Ils venaient arrêter ma mère. J'ai demandé si j'étais sur la liste moi aussi, et on répondu "non, toi tu es française". Les deux policiers ont dit à ma mère qu'elle avait une heure pour préparer ses affaires avant qu'ils ne viennent la chercher.
"Viens, on s'en va", lui ai-je dit dès que nous nous sommes retrouvées seules.
"Non, ils doivent être partout. Nous n'avons pas d'argent, ni où aller. De toute façon, je n'ai rien fait de mal, je vais revenir à la maison."
Les policiers sont revenus comme prévu et l'ont emmenée."


Claude Lévy et Paul Tillard
La grande rafle du Vel d'Hiv
Robert Laffont, coll. Ce jour-là, 1967, 271 p.
La couverture porte en illustration une photo non pas de juifs raflés les 16 et 17 juillet 1942, mais... de collaborateurs arrêtés à la libération de Paris (DR).

Autre blogs évoquant la Rafle :

- Haïkud'aile, cliquer : ICI.

- Les mots de Melanie, cliquer ICI.

Notes :


(1) Robert Bober, Berg et Beck, folio 3496, 2001, 251 p., p. 23.

(2) Mémoire de la Shoah, photographies et témoignages, Editions du Chêne, 2005, 207 p., p. 95.

(3) Raymond Kojitsky, Pivert, Histoire d'un résistant ordinaire, Ecrit par Daniel Goldenberg, Calmann Lévy, 1990, 142 p., pp. 38-39.

(4) Annie Kriegel, Ce que j'ai cru comprendre, Robert Laffont, 1991, 842 p., pp. 152-154.

(5) Mémoire de la Shoah, op. cit., p. 78.

Autres pages "A la date du..." ? Cliquer : ICI.

Bibliothèque de ce blog ? Cliquer : ICI.

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34 commentaires:

  1. Réponses
    1. Alain Fleisher :

      - "Trop souvent l'Europe considère que la Shoah est la tragédie des seuls juifs, sans réaliser qu'elle est aussi le drame de son propre effondrement, car l'Europe qui se reconstruit peu à peu, restera longtemps encore, quels que soient les régimes politiques et la prospérité, un baraquement de chantier en préfabriqué, parmi les 00ruines de ce qui fut l'architecture même de l'esprit."
      ("Les Angles morts". Seuil).

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    2. L'Europe va mal. La solidarité s'effrite. Combien de temps restera-t-elle dans le préfabriqué ? pour quand le passage à l'architecture et ses débuts ? Ne pas regarder dans le rétroviseur, c'est se condamner à l'angle mort mais trop s'y attarder l'est aussi, alors que faire ?

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    3. Chère MH

      surtout ne pas se taire...

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    4. Comme votre blog qui ne se tait pas... à ce propos, faites-moi le plaisir de visionner le R de résistance
      http://www.youtube.com/watch?v=ikhCd3phgfo

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    5. à vous, comme à Maïté/Aliénor, mes excuses pour le refus obstiné opposé par blogspot à la demande d'accepter des liens actifs dans les commentaires...

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  2. j'étais certaine de trouver un billet de vous aujourd'hui , j'ai lu l'an dernier le livre de Claude Levy que j'avais lu à sa sortie mais qui était introuvable, aujourd'hui il est republié en collection TEXTO ce qui est une bonne chose , pour préparer mon billet j'étais allée outre le livre, lire et écouter pas mal de témoignages, difficile mais toujours aussi indispensable

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    1. pour tout vous dire, je n'avais repris ce livre (acheté en 68) que pour rappeler cette maladie des illustrations déplacées : dans ce cas, montrer des collabos en lieu et place de persécutés raciaux
      tout comme les versions du "nuit et brouillard" de Ferrat où l'on voit des Algériens arrêtés sur les ordres de Papon à Paris et non des raflés de la Deuxième guerre mondiale...

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  3. Cet épisode tragique, et tant d'autres malheureusement, me laisse toujours le souffle court.

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    1. merci encore de l'avoir évoqué sur votre blog

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  4. moi aussi, je ne sais que dire, sauf que je frissonne (et ce n'est pas de froid!)

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    1. en Belgique, nous n'avons rien connu de comparable
      il est vrai qu'à Bruxelles, les fichiers visant les juifs à déporter, furent détruits
      et seule la ville d'Anvers, vit sa police participer - parfois même de manière meurtrière - à des rafles mais sans commune mesure avec Paris et ses forces de l'ordre

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  5. terrible. Des frissons, aussi, ni de froid ni de plaisir.

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    1. encore fallut-il attendre Mitterrand pour que les juifs ne restent pas seuls à commémorer cette Rafle
      et attendre Chirac pour qu'enfin la République reconnaisse vraiment les responsabilités françaises dans le contexte de la Shoah (mais aussi la place des Justes dans cette histoire abominable)

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  6. Cela fait toujours froid dans le dos, car ce sont des hommes comme nous - eh oui ! hélas ! - avec un cerveau, un coeur, des tripes, de la sensibilité, qui ont orchestré l'incroyable, l'inimaginable, l'impensable, avec le dernier des cynismes ("vent printanier")... On a l'impression que la frontière est si ténue entre le crime et l'innocence.

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    1. Frontière encore plus fragile quand le mal est banalisé voire nié... Quand je doute, je relis notamment
      Hanna Arendt :

      - "Le mal radical : ce avec quoi on ne peut pas se réconcilier, ce que l'on ne peut en aucune circonstance accepter comme un destin et ce vis-à-vis de quoi on ne doit plus se taire et passer outre."

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    1. et merci de nous faire découvrir les "agapanthes ébouriffées"...

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  8. Acquittons sans relâche de notre devoir de mémoire ( 42 pour cent de la population française ne connait pas cet épisode tragique de notre histoire ) afin que les enfants de Beaune la Rolande, et autres lieux de ce genre, ne meurent pas deux fois.

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    1. votre commentaire est d'autant pertinent qu'il permet de saluer le travail fondamental mené à bien par le CERCIL :
      http://www.cercil.fr/

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  9. Mal aveugle, gratuit, innommable...comment concilier cela avec un "humain"?

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    1. Hannah Arendt :

      - "Les oubliettes n'existent pas. Rien d'humain n'est à ce point parfait, et il y simplement trop de gens dans le monde pour rendre l'oubli possible. Il restera toujours un survivant pour raconter l'histoire... La leçon de ces histoires est simple et à la portée de tous. Politiquement parlant, elle est que, dans des conditions de terreur, la plupart des gens s'inclineront, mais que certains ne s'inclineront pas... Humainement parlant, il n'en faut pas plus, et l'on ne peut raisonnablement pas en demander plus, pour que cette planète reste habitable pour l'humanité."

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  10. un article de notre quotidien régional sur la commémoration au Fort du Hâ:

    http://www.sudouest.fr/2012/07/17/l-antisemitisme-existe-et-survit-771727-2780.php

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    1. merci encore pour votre lien
      hélas blogspot empêche toujours (malgré moultes demandes) d'activer tout lien dans les commentaires
      même pour qui n'a jamais été en région bordelaise, le Fort du Hâ a pris un relief plus que douloureux depuis le procès Papon...

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  11. Dans le même ordre d'idées, je viens de lire un remarquable roman classé en littérature jeunesse (mais qui peut tout à fait être lu par des adultes)Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre de Ruta Sepetys, qui fait référence à la déportation des lituaniens considérés comme opposants au régime soviétique dans les années 40. L'auteure, qui vit aux Etats-Unis, célèbre ainsi la mémoire de ses ancêtres morts dans d'horribles circonstances. Une façon de ne pas oublier ces républiques baltes dont on parle peu.

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    1. sous la seule réserve que les persécutions de lituaniens par les communistes
      n'occultent pas les autres lituaniens qui aujourd'hui encore célèbrent le nazisme, les SS et la Shoah (les pays baltes me semblent être les seuls à accepter, année après année, de telles cérémonies officielles)
      en rappel de ces collabos du même genre que celui qui vient d'être (plus ou moins) retrouvé en Hongrie
      en résumé, que le nationalisme n'efface pas l'antisémitisme le plus féroce

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  12. Ces témoignages sont d'autant plus émouvants qu'ils proviennent de jeunes ...
    Mais il existe toujours des géoncides même s'ils ne font pas la une des journaux, même s'ils ne font pas l'objet de "publicité" Respectons les opprimés quelle que soit leur origine et leur histoire, tous les hommes sont égaux devant la souffrance et méritent notre compassion. Je sais bien, JEA qu'il est superflu de vous le rappeler, merci !

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    1. les Arméniens, la Shoah, les Tutsis :
      trois génocides pour le XXe siècle...

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  13. Des heures que j'espère n'avoir jamais à vivre tant cela me fait peur de voir combien l'Homme peut être inhumain.

    Aujourd'hui comme hier d'ailleurs, hier c'était en France et aujourd'hui, sous d'autres formes, en d'autres lieux.

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    1. le travail de fond débute dans les classes comme la vôtre
      des progrès que votre blog permet de suivre pas à pas...

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  14. Devoir de mémoire... pourtant on voudrait tant croire que tout cela est impossible, un horrible cauchemar !

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    1. Jacob Glatstein :

      - "J'ai réchauffé des parcelles de mondes évanouis..."
      (Poésie 70)

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  15. L'homme, un loup pour l'homme.
    Nous ne guérirons jamais de cette honte.

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    Réponses
    1. Jean Vautrin :

      - "Qui n'a jamais envisagé de mettre les matériaux de l'écrit au service d'une histoire de grandes limites et de grand bruit, à la densité indiscutable, à la lumière irregardable ?"

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